Jean Pierre Winter : Valerie Trierweiller et les femmes du Président, mais d'où vient cette rivalité entre femmes ?

 

Valerie Trierweiller et les femmes du Président, mais d'où vient cette rivalité entre femmes ?

Une interview du psychanalyste, Jean-Pierre Winter,  psychanalyste, auteur entre autres,  de « Les Hommes politiques sur le divan »[1]

CM : En matière de rivalité, les femmes ne sont pas tout à fait des "hommes comme les autres", semble-t-il ?

JPW : La rivalité entre homme existe aussi bien sûr, mais elle n'est pas vécue de la même manière, et ne porte pas sur les mêmes objets. Les hommes entrent en rivalité sur deux choses : l'avoir, la possession et les performances, quelles qu'elles soient, professionnelles, sportives, sexuelles...

CM : Pas les femmes ?

JPW : Cela arrive bien sûr aux femmes aussi, mais le cœur de leur rivalité porte sur l'apparence et sur de l’invisible.

CM : Miroir, miroir, dis-moi si je suis la plus belle, ce n’est pas un peu réducteur ?

JPW : C'est quelque chose de beaucoup plus subtile qu'il ne semble. L'apparence est un paramètre essentiel. Depuis toujours les femmes sont objet de regard. Elles ont à répondre à ce regard, qui ne dit pas ce qu'il attend. Ce regard peut être extrêmement exigeant, aveugle, idéologiquement collectif comme celui imposé par la mode. Même si ces diktats ne sont pas seulement sociologiques, il y a des constantes.

De la renaissance au XVIII, les femmes sont plantureuses, elles ont des formes pleines ; qu'on songe à la naissance de Venus, aux nus de Velasquez, ou de Manet, même maigries, elles respirent la bonne santé. Après la (dernière) guerre, comme si les privations de la guerre s'étaient durablement inscrites dans l'inconscient, une forme de culpabilité par rapport au camps, s’impose une esthétique de la maigreur. D'ailleurs avant 1945, les cas d'anorexie concernent principalement les petits garçons. Tout cela est multifactoriel, mais on valorise inconsciemment la fragilité de l'être humain. Ce regard peut être celui des individus qui ne s’en remettent pas d’en avoir réchappé.

CM : Il y a surtout le regard des hommes sur les femmes ?

JPW : Oui, ne dit-on pas des hommes qu'ils mangent les femmes du regard. L'écrivain Nancy Houston dans son livre « Reflets dans un œil d’homme » apporte une vision tout en finesse et nouvelle en disant que les féministes doivent arrêter de penser que le fait pour une femme d'être regardée par les hommes est forcément une aliénation. La séduction n'est pas une horreur. Ainsi, elle raconte comment elle est flattée malgré son âge d’être encore l’objet de convoitise , de désirs.

Cela dit, elle ne répond pas à la question de savoir pourquoi les hommes ont ce regard avide, qu'on voit dans les dessins animés de Tex Avery où les yeux,  sont littéralement « exhor-bités » avec un petit côté phallique.

CM : Pourquoi ?

JPW : Du point de vue de l'homme la femme se définit comme un mystère, il lui manque imaginairement quelque chose et les hommes explorent indéfiniment ce lieu du manque. Même quand une femme est nue, son sexe est caché du moins jusqu’au tableau de Courbet « L’origine du monde ». D'où la pulsion chez les adolescents de regarder sous les jupes des filles, d'être à l'affût d'un bout de sein, attentif à tout ce qui se dénude, à tout ce que la femme est censée cachée. En principe passé l’adolescence, les hommes n’ont plus ces comportement compulsifs ou deviennent plus discrets….

Cette curiosité demeure mais se sublime dans les arts plastiques et photographiques ou se dégradent dans le voyeurisme sans imagination de la pornographie.

Ce regard interrogatif sur les femmes n'est pas le propre des femmes. Les femmes aussi observent les femmes.

CM : C’est vrai que les femmes se regardent souvent les unes les autres…

JPW : si vous vous promenez dans le métro ou aux terrasses de café, vous constaterez qu'à moins qu'un homme soit absolument renversant, ou qu'une d'entre elle soit en proie au désir, les femmes regardent très peu les hommes et observent surtout les autres femmes. Car pour une femme, ce mystère de la femme, est aussi vivace que pour un homme. À cette différence notoire, c'est qu'elle n’imagine pas un seul instant que  cette énigme de la femme est une énigme aussi pour cette femme qu'elle observe. C’est pourtant un point essentiel.

Cette femme regarde l’autre croiser et décroiser les jambes, battre des paupières, s'habiller avec élégance et se demande comment elle fait pour s'en sortir aussi bien avec la question de la féminité. Elle suppose, à tort souvent, que l'autre a résolu ce problème. Alors qu'il y a autant de façon d'être une femme qu'il y a de femmes.

CM : Ça se traduit comment ?

JPW : Une femme a fréquemment l'impression que l'autre femme a la réponse, ce qui induit une sorte de mimétisme entre elles. Quand une femme se demande comment être une « femme femme » et que sa meilleure amie vient d'avoir un enfant, elle va tout faire pour en avoir un sur un mode quelque peu hystérique , (même si l'hystérie n'est pas l'apanage des femmes, comme je l’ai écrit dans « les Errants de la chair » ) Et pour reprendre la formule de Lacan ; «  une hystérique c'est quelqu'un  qui cherche  un maître pour pouvoir le dominer » par ce qu'il ne lui donne pas.

 

Elles envient cette féminité car elles ont conscience que c'est un pouvoir sur l'homme.

CM : D’où cette envie leur vient-elle ?  

JPW : Ça démarre dans la relation mère-fille : la fille demande à sa mère de lui donner le phallus. Sa mère ne lui donne pas ; non pas parce qu'elle est méchante ou privante, mais parce qu'elle ne l'a pas. Et au lieu de dire à sa fille « je ne peux pas te le donner parce que je ne l'ai pas », la mère construit le mystère tout en lui faisant miroiter ce pouvoir incroyable et magique, qu'elle pourrait le lui donner.

Ensuite la mère s'inquiète aussi  des atouts et atours de sa fille qui cherche à s'attribuer ce mystérieux pouvoir. C'est la classique histoire de Blanche Neige, de Cendrillon :  elle accuse sa fille de le lui avoir dérobé ou de le lui faire perdre. Et la mère et la fille s'en veulent à mort, et cela peut être violent à certains moments. C'est une source de conflits inépuisables, qui passe souvent à travers les générations et les petits enfants.  La petite fille était entrée très tôt en rivalité avec sa mère auprès de son père pour être plus attirante, le solliciter davantage.

CM : Cette rivalité mère-fille finit-elle par passer ?

JPW : Dans les cas cliniques, j'ai souvent remarqué que cette rivalité se transforme et se déplace. La mère s'intéresse aux amants de sa fille, qui deviennent pour elle de nouveaux objets de désirs. Dans un certain nombre de cas, la mère devient très intrusive ; elle veut connaître les secrets de la jouissance sexuelle de sa fille. Elle veut qu'elle lui raconte en détail, et vit cela par procuration.

CM : C'est cette rivalité qu'on retrouve entre femmes ?

JPW : Les femmes que la femme adulte va croiser vont devenir des substituts maternels et la  jeune femme va entretenir avec elle cette rivalité pour la quête du pouvoir. Car derrière tout cela, il ne faut pas se leurrer, se cache la question du pouvoir. Cette séduction n'est pas une fin en soit, elle vise à conquérir un  pouvoir censé compenser ce qui est vécu imaginairement comme une infériorité de nature. Sentiment que bien des hommes s’emploieront à exploiter.

CM : Alors quand ça se passe dans les sphères du pouvoir politique entre Valérie Trierweiller et Ségolène Royal, la quête de pouvoir est encore sublimée.

JPW : Le must effectivement c'est d'arriver à décrocher le mec avec le plus fort  potentiel de pouvoir lui-même pour lui ravir le pouvoir. Je me souviens d'une interview de Carla Bruni disant qu'elle trouvait très excitant que Nicolas Sarkozy puisse appuyer sur le bouton rouge... À priori, elle ne parlait pas de son clitoris, mais du bouton atomique…

CM : C'est quoi le pouvoir ?

JPW : le pouvoir, c'est le pouvoir de tuer !  Par la force physique, de manière légitime ou illégitime, qui attire les femmes. Tous les grands autocrates sont entourés de femmes. Quand on voit DSK, si Anne Sinclair ne l'avait pas poussé vers la présidence, il n'y serait probablement pas allé. Il n'aurait pas aspiré à cette charge contraignante. Il a fait un passage à l'acte peut-être parce qu’il ne voulait pas y accéder. Evidemment le pouvoir de tuer peut se réaliser sans tuer réellement. Ça peut simplement être congédier un fonctionnaire....

CM : ou envoyer un tweet assassin...

JPW : C'est exactement ce qui s'est passé pour Valérie Trierweiller qui avait la jouissance du joueur d'échec. De déplacer les pièces selon son bon vouloir. D’être le maître du jeu. Ce genre de pouvoir plaît à certaines femmes, pas forcément en tant que pouvoir de tuer, mais parce que ce pouvoir est aussi un pouvoir de protection, qui transparaît dans le discours de Carla Bruni par exemple. Celui qui a le pouvoir de tuer, suscite le désir forcément associé à la mort et me fait songer à cette citation de Duras dans « Hiroshima, mon amour » : « tu me tues, tu me fais du bien »

Et enfin ce pouvoir de tuer, s’exprime aussi, encore plus fort, dans celui de de renoncer à tuer ; « un homme ça s'empêche », écrit Camus. Le pouvoir de s'interdire le meurtre. Je suis persuadé que si la caresse est aussi merveilleuse, c'est parce qu'elle est avant tout un coup retenu. L'homme le plus désirable est celui qui a le pouvoir et y renonce, comme dans les contes : le prince séduit la bergère en renonçant au sceptre c’est-à-dire au phallus. Bon pour Hollande, c'est pas gagné !  

CM : Ségolène, elle n’est pas dans cette rivalité avec Trierweiller…

JPW : Non car elle a réalisé ce fantasme de « je séduis un mec pour le supplanter », quand elle s’est imposée comme la candidate PS face à Hollande en 2007. Après cette jouissance extrême, le prix à payer du retour de manivelle s'est révélé très élevé. C'est sans doute pour cela qu'elle a échoué face à Sarkozy pour les présidentielles en 2007. Brutalement alors que le plus excité des deux, c'était plutôt lui, dans le dernier débat télévisé face à lui, elle s'est mise à devenir hystérique en faisant cette remarque déplacée sur le fait qu'il faudrait raccompagner toutes les policières chez elle le soir !

 À ce moment là, alors qu’elle avait tout mis en place pour gagner, sans doute portée par son nom « Royal » avec l’idée d’un destin national, elle a eu le désir de perdre. Elle s’est anéantie politiquement. Et d’ailleurs en 2008 pour la présidence PS alors qu’elle avait visiblement gagné contre Martine Aubry, suite aux magouilles internes, elle aurait pu être plus offensive et récupérer le pouvoir. À un moment donné, elle a pris conscience que l'enjeu était de préserver son fantasme,  pour qu'il reste un fantasme…

CM : Comment les femmes, pas seulement politiques, peuvent sortir de cette rivalité pour le pouvoir, qui souvent mine leurs relations ?

JPW : C’est à elles d’inventer les solutions, d’inventer des façons, inédites pour les hommes, de jouir du pouvoir....


Jean-Pierre Winter

Jean-Pierre Winter est psychanalyste. De formation philosophique et juridique il est diplômé de psychologie clinique. Elève de Jacques Lacan, il lui doit l'essentiel de sa formation psychanalytique dans le cadre de l'Ecole freudienne de Paris dissoute en Janvier 1980. Il co-fonde en 1983 le « Mouvement du Coût freudien » dont il est l'actuel Président. Cette association est membre de l' "Inter- associatif européen de Psychanalyse." Il est l’auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels : Les hommes politiques sur le divan, Calmann-Lévy, 1995 ; Les errants de la chair. Etudes sur l'hystérie masculines, Calmann-Lévy, 1998 et Payot (poche) 2000 ; Choisir la psychanalyse, Editions de la Martinière, 2001 ; Les images, les mots, le corps. Entretien avec Françoise Dolto, Gallimard, 2002 ; Stupeur dans la Civilisation, Pauvert, 2002.

[1]          1995, éditions Calmann Levy

 

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